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Italie - Padoue, de Giotto à Saint Antoine

Padoue, de Giotto à Saint Antoine


Padoue, à seulement 40 km de Venise, serait une des plus anciennes cités de l’Italie du Nord. Les habitants font remonter sa fondation au troyen Antenor. Romaine, byzantine puis lombarde, la ville a connu beaucoup de bouleversements. Son patrimoine architectural est très important, et varié : du palais de la Raison en passant par la fameuse basilique Saint-Antoine, de l’église des Eremitani à la fameuse chapelle des Scrovegni, chef-d’oeuvre absolu de l’art occidental. De grands noms sont nés ou ont travaillé à Padoue : de Tite-Live, l’historien romain, à Giotto, sans oublier deux de ses plus célèbres étudiants : Galilée et Copernic. 
Giotto a laissé à Padoue un chef-d’oeuvre sans pareil, la chapelle Sixtine du XIVème siècle : la chapelle de l’Arena, ou Scrovegni. Le visiteur reste sans voix devant le bleu intense du maître, et le réalisme des scènes peintes, une première dans l’histoire mondiale de la peinture.

Basilique Saint­-Antoine

La basilique Saint-Antoine de Padoue ou, plus simplement, il Santo, est une des églises les plus visitées au monde, lieu de pèlerinage pour se rendre auprès des reliques du Saint. C’est en 1232 qu’a vraisemblablement débuté sa construction. Saint Antoine avait auparavant été enterré, selon sa volonté, dans une petite église qui fut incorporée dans la vaste basilique. Vue de l’extérieur, il est difficile de définir un type architectural précis : en effet, le monument a évolué au cours des siècles, a subi plusieurs influences. Quelques exemples : la basilique primordiale comprenait une unique nef avec deux transepts, et une façade de style byzantine. Puis, à la fin du XIIIème siècle, on ajouta de part et d’autre de la nef une allée, dans le plus pur style gothique. L’abside est étendue, avec une voûte en croisées d’ogives et la création de chapelles rayonnantes, comme il était d’usage dans le gothique français. La chapelle du Trésor, baroque, fut ajoutée au XVIIème. 
basilique du Santo

La façade de la basilique est des plus imposantes. En brique, avec ses coupoles surélevées à la manière de la basilique Saint-Marc, et ses nombreux clochetons qui rappellent les minarets turcs.

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1 - Vue d'ensemble.
2 - nef de la basilique
3 - chapelle Saint-Jacques
4 - Crucifixion, Altichiero

En pénétrant dans la basilique, on remarque tout de suite les deux styles différents qui ont marqué l’histoire de l’édifice, le roman pour la nef, le gothique pour l’abside. Quant aux coupoles, elles renvoient à Ravenne ou à Venise, et leur influence byzantine. Les deux larges travées abritent de nombreuses chapelles. Ces éléments disparates font le charme de cette basilique, on sent qu’elle a passé pas mal de siècles ! Une galerie, dont on aperçoit la rambarde à l’extrême gauche en haut, court le long de la nef. Plus que les tableaux et autres fresques, ce sont surtout les monuments funéraires qui attirent l’oeil et remplissent l’espace. La chapelle Saint-Jacques est un extraordinaire exemple de parfaite fusion entre architecture et peinture gothiques. Séparée de la nef par cinq arcades ogivales, la chapelle rectangulaire est couverte de trois voûtes croisées. Cinq arcs brisés sur le mur du fond rappellent les cinq ouvertures côté nef. Deux sarcophages sont enchâssés dans le mur. 
La Crucifixion, Altichiero, 1376. Cette immense fresque occupe tout le mur du fond. D’une grande tension dramatique, le peintre, dans la lignée d’un Giotto, a particulièrement soigné le réalisme de la scène : tout est dans le détail, de la douleur des personnages à la détermination de certains quand il s’agit de se diviser les vêtements du Christ (photo de droite, extrême droite en bas). Le peintre montre tout son savoir-faire dans l’étreinte entre la Vierge et une autre femme, mettant ainsi en scène la profondeur des sentiments humains.
La chapelle du Trésor a été construite en 1691 dans le plus pur style baroque. Tout foisonne de stucs et de marbres, et un double escalier avec une balustrade conduit à plusieurs niches contenant des reliques et des trésors. Six grandes statues de marbre veillent sur l’ensemble. Bien entendu, ce sont les restes du Saint qui sont les plus précieuses. Signalons à ce sujet une anecdote : en 1981, à l’occasion des 750 ans de la mort de Saint Antoine, une commission canonique a été chargée d’évaluer l’état de conservation ainsi que l’authenticité de la dépouille mortelle. C’est ainsi que la tombe a été ouverte pour la deuxième fois de son histoire… car en 1263 déjà, lors d’une réunion franciscaine qui se tenait à Padoue, la tombe du Saint fut transférée sous l’actuelle coupole, et on l’ouvrit alors afin de récupérer quelques reliques à destination de fidèles d’autres églises. Et la surprise fut immense en s’apercevant que la langue de Saint Antoine était demeurée intacte ! Cette langue, ainsi que le menton et un avant-bras furent conservés comme reliques et le reste replacé dans de la soie rouge, le tout rangé dans une boîte. Alors, en 1981, qu’a t-on trouvé exactement ? Et bien un cercueil avec une boîte à l’intérieur, contenant un petit colis entouré de soie rouge qui contenait… le squelette entier, sans menton, ni avant-bras. La langue est toujours exposée, depuis plus de 750 ans, et perpétue le miracle, car normalement, elle fait partie des premiers organes à se décomposer. La langue, donc la Parole divine donnée à Saint Antoine pour poursuivre son évangélisation des fidèles…

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1 - Chapelle de la Vierge de Luca Belludi, compagnon du Saint. Elle remonte au XIVème siècle, composée d’une nef simple avec petite abside semi-octogonale. Vierge à l’Enfant avec Saint François au centre.

2 - Vue générale de l’abside et de la coupole principale. Sa décoration est très récente, 1939, et fit scandale à l’époque car en totale rupture avec la pureté des lignes architecturales des autres parties de l'édifice.
3 - La basilique possède en tout quatre cloîtres. Ci-dessus, le cloître du Magnolia, ou du chapitre, nom donné en rapport avec l’énorme arbre qui se dresse ici depuis 1810. Il remonte à 1433.
La chapelle Saint-Antoine, ou de l’Arche, abrite les restes de la dépouille, placée ici dès 1350. La décoration actuelle remonte au XVIème siècle. L’imposant autel, que l’on doit à Tiziano Aspetti, met en scène Saint Antoine entre Saint Bonaventure et St Louis de Toulouse. Deux paires d’anges-candélabres sont posés sur les angles du parapet.

chapelle de l’Arena – Scrovegni

chapelle de l’Arena
La chapelle des Scrovegni, ou de l’Arena, est, osons-le, un des sites les plus importants de l’Art occidental. Dans ce petit monument si insignifiant vu de l’extérieur se cache un trésor de l’humanité, que les propriétaires (le site est privé) protègent d’ailleurs bien (nombre limité d’entrées, groupe de 20, obligation de respecter l’heure indiquée ou sinon repasser par la caisse, coût exorbitant, attente de vingt minutes dans un sas de décontamination où température et humidité sont régulées, 20 minutes à l’intérieur, avec plusieurs gardiens et cameras… bref, un parcours du combattant, mais c’est vrai que les exceptionnelles fresques sont très fragiles). En entrant, c’est -quasiment- le même choc artistique que lors d’une découverte de la chapelle Sixtine : des couleurs d’une incroyable vivacité vous sautent aux yeux, tout est si net, si incroyablement vivant, que l’on a du mal à réaliser que nous sommes en présence de peintures qui ont 700 ans ! Et la chapelle à nef unique étant relativement petite, cela permet aux visiteurs d’être au coeur des peintures, dans la couleur bleue de ce cycle insensé ! 
C’est en 1300 qu’Enrico Scrovegni fit appel au plus grand génie de son époque pour procéder à la décoration de sa chapelle : Giotto. C’est son grand coup de maître avec le cycle de la basilique haute de la basilique Saint-­François, à Assise. Il accomplit ici une double série tirée de l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout suivant un ordre chronologique, de la vie d’Anne et de Joachim, les parents de Marie, à celle du Christ. En quatre ans, de 1303 à 1306, Giotto achève les 53 fresques, signant là probablement le plus grand chef-d’oeuvre artistique de tous les temps. On raconte que le grand écrivain Dante se trouvait à Padoue en même temps que le peintre réalisait ses fresques. Giotto aurait été inspiré par plusieurs scènes de la Divine comédie, notamment l’évocation de l’Enfer, dans lequel Dante avait précipité plusieurs de ses contemporains, les jugeant indignes du Salut. Et, parmi ces personnages se trouvait un riche homme du nom de… Reginaldo Scrovegni ! Le père d’Enrico, qui, pour réhabiliter la mémoire et l’honneur de son paternel, fit ériger la chapelle consacrée à la Vierge. C’est dont à une réaction d’orgueil d’un riche commerçant, piqué par une remarque de Dante, que l’on doit ce monumental trésor !
Regardons plus en détails l’agencement intérieur : six fenêtres hautes et étroites d’un côté, aucune de l’autre. Une triple-baie sur le mur du fond. Tout le reste pouvait recevoir des fresques, ce qui en fait, de l’espace ! Chaque scène est séparée d’une autre par une large bande de marbre, sur une hauteur de trois lignes. On peut donc lire les scènes bibliques comme une grande bande dessinée. Contrairement à Assise, où les personnages étaient plus grands, ici, et ceci étant dû à l’espace plus restreint dont il disposait, chaque personnage possède quasiment une taille nature. En bas de ces scènes, Giotto a figuré d’autres personnages allégoriques, les Vertus et les Vices, peints en camaïeu. Le mur du fond, lui, est entièrement dédié au Jugement dernier, qui a inspiré Michel-Ange lorsqu’il réalisa le sien dans la Sixtine. La voûte, somptueux ciel au bleu intense parsemé d’étoiles, possède plusieurs médaillons représentant la figure du Christ bénissant, la Vierge, et des prophètes.

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1 - Partie haute :  le baptême du Christ : beaucoup de détails, mais l’eau est encore représentée d’une manière irrationnelle, montrant encore une influence des conventions iconographiques médiévales. Partie basse : la crucifixion : le Christ est crucifié, entre deux groupes de personnages que tout oppose. Dans le ciel bourdonne un essaim d’anges, exprimant des sentiments divers et variés, comme la tristesse ou la stupeur. C’est cette extraordinaire palette de sentiments humains qui permet de dire que Giotto a révolutionné la peinture ! Marie-Madeleine est tombée à genoux au pied de la Croix, son manteau ayant glissé à terre, dévoilant son ample chevelure. La Vierge Marie, effondrée par le chagrin, est maintenue par deux disciples. De l’autre côté en revanche, tout n’est qu’excitation devant la tunique qu’un groupe d’individus tente de s’arracher. Seul un homme habillé de jaune, ayant reconnu le Christ, tente de les repousser.
2 - le baiser de Judas : se passant de tout décor architectural, Giotto s’est une fois de plus intéressé aux Humains. Avec force, Judas se presse contre le Christ, l’enveloppant presque totalement sous sa cape. Leurs visages sont en collision, rapprochés encore davantage par la foule qui les attire, les pousse. Le conflit est inévitable, la scène tragique. Un visage grave, l’autre malicieux.
3 - Partie haute : les noces de CanaPartie basse :  lamentation sur le Christ mort : tristes, emplies de chagrin, les femmes, larmes dans les yeux, pleurent le Christ mort, en compagnie d’autres hommes et de Jean. On atteint ici le paroxysme du naturalisme cher à Giotto, surtout dans le regard maternel. Les Anges survolant la scène montrent aussi une immense tristesse.
Pourquoi Giotto a-t-il révolutionné la peinture occidentale ? Giotto marque la rupture. Totale, indiscutable. Il y a un avant Giotto et un après. Avant, avec une conception hiératique, figée, de la peinture : les personnages, d’influence byzantine, sont symboliques, ils se ressemblent tous, ne montrent aucune expression. Après, Giotto invente le dynamisme, la communication entre les personnages. Surtout, il invente la perspective (un élément en arrière-plan sera d’autant plus petit qu’il sera loin) et le point de fuite ! En bref, la peinture giottesque est naturaliste, et loin du côté statuaire de ses prédécesseurs, et même des réalisations de son maître, Cimabue. C’est l’inventeur de la peinture occidentale. En y regardant de plus près, certains personnages dans la chapelle de l’Arena pleurent, on voit leurs larmes couler, c’était impensable avant lui ! Impensable.
L’immense Jugement dernier. Huit mètres de hauteur, dix de largeur… Le Christ en majesté, entouré d’une mandorle de couleur arc-en-ciel, est entouré des douze apôtres. Tout est très classique dans la composition, avec l’opposition du Ciel et de l’Enfer, relégué en bas à droite. Entre les deux, le Jugement. En bas, parmi les sauvés, à gauche de la croix, le donateur Scrovegni s’est fait représenter, à genoux, tenant dans ses bras la chapelle qu’il vient d’offrir à la Vierge. C’est moins jovial en Enfer, où le monstre géant avale un à un les damnés en un réalisme faisant froid dans le dos.

Eglise des Eremitani

Non loin de la chapelle de l’Arena, l’église des érémitiques fut édifiée en 1276 pour honorer les Saints Philippe et Jacques. Elle est célèbre pour ses fresques d’Andrea Mantegna, de 1448, qui furent malheureusement détruites lors des bombardements alliés de 1944. Longuement restaurées, elles sont présentées au public depuis 2006. 
 nef de l’église des Eremitani

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1 - vue du choeur

2 - Les fresques de l’abside sont dues à Guariento et relatent des épisodes de la vie des deux Saints. Le travail, influencé par les travaux de Giotto sur la perspective, débuta vers 1365.
3 - Détail des fresques de la chapelle Ovetari, vaste ensemble détruit durant la dernière guerre et dont il ne reste que des traces photographiques, et un fragment de Mantegna. Le morceau que l’on voit ici, longuement restauré, est intitulé le Martyre de Saint Christophe et le transport de son corps. D’une longueur de 6,6 mètres, elle conduit le spectateur au coeur d’une place du XIVème siècle, pavée, entourée de monuments représentés à l’Antique. Seule une colonne à chapiteau sépare en deux l’ensemble. Deux épisodes de la vie de Christophe sont évoqués : le roi Dagnus à une tribune reçoit une flèche dans l’oeil, et le corps gigantesque de Saint Christophe allongé à terre et traîné.

Piazza dei Signori

Le palais de la Raison possède en son sein la plus grande salle suspendue au monde.
La tour de l’Horloge, construite en 1428, donne sur la place des Seigneurs.
Duomo

La cathédrale de Padoue, d’une grande sobriété à l’intérieur, jouxte le baptistère. Elle fut rénovée au XVIème siècle d’après un dessin de Michel-Ange.
Duomo Padoue 

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